“La presse est un espace blanc mais les  journalistes sont convaincus d’être des essences platoniciennes, des corps en dehors de la société”

Coumba, Wissale Johanna et Ketsia, une partie des membres du collectif Féministes contre le cyberharcelement, Crédit Laure_Salmona.

Ketsia Mutombo, des Féministes Contre le Cyberharcèlement, raconte comment les médias se comportent envers les militantes féministes racisées.

Sur la photo: Coumba, Johanna, Wissale et Ketsia, une partie des membres du collectif Féministes contre le cyberharcelement, Crédit Laure_Salmona.

J’ai, fin août 2016,  écouté « Women’s Power. Les nouveaux féministes », titre donné par France Culture à cette série signée Charlotte Bienaimé. J’en ai beaucoup parlé avec d’autres militantes, et nous étions d’accord pour dire à quel point c’était une émission importante. Le traitement médiatique réservé aux féministes est souvent problématique. J’ai souhaité comprendre ce qui avait, ici, fonctionné, mais surtout en profiter pour interroger certaines participantes au programme sur leur rapport aux journalistes. Ici, les Féministes contre le Cyberharcèlement. Ont aussi été publiées l’interview d’Hanane Karimi, ainsi que celui de l’auteure de l’émission, Charlotte Bienaimé.

 Cette interview, la photo et sa légende ont été vues par le collectif avant publication. 

Signe de leur force, les témoignages du collectif Féministes contre le Cyberharcèlement ont été relayés à deux reprises dans la série Women’s Power de France Culture. Lors de la troisième et de la cinquième émission. Ketsia Mutombo, membre de ce groupe d’un peu moins une dizaine de féministes « particulièrement intersectionnelles » , estime que « les émissions ont fait une cartographie nécessaire et honnête des féminismes en France, notamment des féminismes décoloniaux », et parle d’« un moment médiatique important ».

Dans quel contexte s’est déroulé votre participation à l’émission ?

Nous avons répondu à quatre, lors de trois demi-journées d’enregistrement. Nous voulions parler de la condition des femmes racisées, expliquer la pertinence du féminisme intersectionnel et de son approche vectorielle. Nous avons parlé de l’hypersexualisation des femmes racisées, de la nécessité de conversations intercommunautaires et intracommunautaires, du racisme médical, de notre mobilisation sur twitter pour une saisie féministe des problèmes du numérique, de l’anxiété des jeunes de la seconde génération d’immigrés notamment.  Ce qui a surtout été conservé dans l’émission c’est notre réaction au féminisme traditionnel, qui nous ignore. Ce qui est un peu une déception. Mais le résultat final est vraiment édifiant, les documentaires sont bien structurés et font avancer le débat.  

D’habitude quelle est votre relation aux médias ?

Au départ nous n’avions rien contre une couverture médiatique, car nous ne l’avions  pas anticipée. Finalement, les médias sont une présence constante. Avec la presse écrite cela s’est bien passé. Des premiers articles ont été l’occasion de préciser que la plupart de nos membres étaient des afro-descendantes, que notre féminisme accordait une place très large aux origines des femmes. Avec les médias télé cela a été plus compliqué.

C’est-à-dire ?

On a fait plusieurs interviews, avec BFM TV et France 2 par exemple. Notre propos est inaudible. Même si un échange passe avec les journalistes comme c’était le cas avec BFM, le cœur de notre message est coupé au montage. Concrètement, sur le cyberharcèlement, ils cherchent du pathos, avec une approche très voyeuriste autour du revenge porn notamment. Alors qu’on souhaite pointer la violence systémique et ses mécanismes autour du cyberharcèlement de jeunes filles souvent pas blanches, souvent grandissant et vivant en banlieue, n’ayant aucun accès au droit. Le caractère sexiste de cette violence, le fait que des populations marginalisées en soient la cible, comme cela peut être le cas pour les femmes trans, ou les personnes , cela ne rentre pas dans la narration médiatique.

L’appétence pour le sensationnel des journalistes est dénoncé au-delà des mouvements féministes. Est-ce qu’il y a une spécificité concernant le traitement journalistique des luttes féministes des femmes racisées ?

Oui, pour plusieurs raisons. D’abord la presse est un espace blanc qui obéit à la tradition républicaine française d’un standard d’humanité : l’homme blanc cis hétéro. La presse est un corps imprégné de cet idéal républicain d’assimilation où l’expression personnelle la plus louable est celle de l’homme blanc. Il y a très peu de personnes concernées par la justice sociale dans les rédactions, très peu de personnes racisées, très peu de femmes  en même temps racisées, et de personnes lgbt queer racisées.

Quelle conséquence est-ce que cela sur la façon dont les journalistes abordent les problématiques pointées par vos combats ?

Il y a une appréhension des sujets, un choix de vocabulaire, qui dénote un entre soi de personnes blanches. Cela signifie que toute interview est éprouvante car on doit presque tout le temps prendre sur nous, réexpliquer les choses, tout en distillant une approche critique de la blanchité à une personne qui ignore y être affiliée. S’ajoute à cela que notre savoir est un savoir d’expérience. Il n’a pas été énormément articulé par des universitaires, des académiciens  et quand ça l’a été, ces travaux ont été invisibilisés. Quand nous leur parlons de misogynoire, d’hyper sexualisation des femmes racisées, bien-sûr nous avons des références universitaires mais surtout nous nous appuyons sur nos vécus. Il faudrait donc réussir à faire passer ces savoirs hyper subtils, reposant sur ce vécu, à l’entre soi très blanc de la presse. C’est difficile.

Si je comprends bien, non seulement il n’y a quasi aucun.e journaliste dans les rédactions françaises susceptible d’avoir vécu, de vivre, vos luttes quotidiennes. Mais en plus, il n’existe pas encore vraiment d’ouvrages que vous pourriez leur donner, en disant lis et instruis-toi. Mais, de la part des journalistes, constatez-vous un effort pour se déplacer, essayer d’entendre ?

Alors, on a remarqué que les journalistes sont convaincus d’être un corps en dehors de la société. Ils sont là pour la décrire mais ne subiraient pas du tout son influence. Le journaliste est cette essence platonicienne qui n’a grandi dans aucun environnement, subi aucun déterminisme. Moi qui ne suis pas une femme transidentitaire par exemple, je sais que je ne pourrais pas parler de certaines discriminations. Mais chez les journalistes, c’est le contraire. Il n’y aurait qu’eux pour pouvoir en parler avec un regard objectif, neutre, supérieur et froid.

Oui, il y a des rédactions qui estiment qu’une militante féministe ne peut pas écrire sur le féminisme, qu’une lesbienne ne peut pas écrire sur les questions LGBT…

Mais oui, car les personnes qui subissent ces discriminations sont perçues comme biaisées. Surtout, leur propos sont ramenés à « une démarche émotionnelle ». Dans les systèmes de valeurs de la pensée européenne il y a une diabolisation de l’émotion. Elle est opposée au cartésianisme. Cette diabolisation de l’émotion est une arme sexiste et raciste. Ce positionnement des journalistes est aussi celui qui pouvait dire des femmes blanches qu’elles étaient hystériques, des personnes racisées et colonisées qu’elles n’étaient pas des personnes sociales mais des animaux d’émotion.

A partir de là, pourquoi ne pas suivre le positionnement du  collectif afroféministe Mwasi, qui explique sur son site : « Le collectif n’est pas particulièrement intéressé par la visibilité dans les médias et nous n’acceptons que les interviews menées par des femmes ou personnes non binaires racisées, de préférence afrodescendantes (noires comme maghrébines) et refusons la majorité des demandes d’interviews ne se pliant pas à ces conditions ».

La position de Mwasi sur le fait de ne pas prendre la parole dans certains médias car ce sont des médias blancs est très intéressante. Car, c’est vrai que même lorsqu’il n’y a pas détournement de la parole, il y a souvent troncation. C’est toujours un labeur d’échanger avec un média et émotionnellement ce n’est jamais facile. Et, car c’est aussi un de leurs arguments importants, c’est aussi un temps pris sur des moments qui pourraient servir à s’organiser, s’éduquer dans le groupe ou dans la communauté.

Parmi les autres démarches intéressantes vous suivez ce que fait notamment Sihame Assbague en termes de déconstruction et de réécriture du discours médiatique, par exemple au sujet du dossier sur les nouveaux anti-racistes de Libération ou le #Dossiertabouche, en réaction à l’émission de M6 sur l’islam ?

Oui c’est très intéressant de se réapproprier la parole. Nous manquons de temps pour le faire car nous sommes pour la plupart étudiantes. Mais nous privilégions aussi nos propres plateformes, Twitter, Instagram etc. Lorsque nous apparaissons dans des médias bien établis, cela nous permet aussi de dire qu’on existe et de pousser d’autres personnes qui ne seraient pas dans ces milieux antiracistes et de déconstruction à s’y exprimer, s’y intéresser des personnes racisées notamment.


Du coup, il me semble que vous faites le choix de ne pas personnaliser la parole du collectif. C’est un choix que j’ai aussi observé dans d’autres collectifs féministes dans lesquels je milite, comme La Barbe ou Ouiouioui. Par souci d’empowerment, on laisse toutes les personnes du collectif s’exprimer dans les médias au dam des journalistes qui réclament toujours « une porte parole », « la présidente »…Il me semble que ce qu’on perd éventuellement en efficacité médiatique (laisser la parole à une ou deux personnes formées et pro, parvenir à une incarnation du collectif pour davantage de notoriété) on le gagne en cohésion et fonctionnement interne du groupe.

Oui, on essaie vraiment de ne pas personnaliser ni la présence aux événements, ni les interventions médias. Celles qui peuvent, font. L’inverse reviendrait à encore plus obéir à la méthode médiatique. Alors que les médias, ce n’est qu’un pan de notre action, et pas le principal. Se plier aux exigences journalistes n’est pas une priorité.

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