Hanane Karimi: “Les journalistes posent des injonctions aux féministes musulmanes”

Hanane Karimi détaille ses stratégies militantes pour déjouer les instrumentalisations médiatiques.

Après avoir écouté l’excellente série Women’s Power, les nouveaux féminismes signée Charlotte Bienaimé et diffusée sur France Culture du 21 au 26 août 2016, j’ai souhaité interviewer les militantes féministes entendues pendant ces dix heures de programme sur  leur rapport aux journalistes. Les liens entre journalisme et militantisme sont le premier sujet de ce blog. Dans une première interview, le collectif Féministes contre le Cyberharcèlement a déconstruit le positionnement des médias envers les militantes féministes racisées. Un autre entretien a été réalisé avec l’auteure, Charlotte Bienaimé.  Voici, ici, le point de vue d’Hanane Karimi de Femmes dans la Mosquée, qui avait été invitée à débattre en plateau avec d’autres militantes dans la dernière émission intitulée “Vers un féminisme post colonial”  .

Les propos et les photos publiés ici ont été vus et approuvés par Hanane Karimi.

Vous acceptez toutes les demandes d’interview des médias ?

Le Figaro, je ne préfère pas ! Vu leur ligne éditoriale, cela ne sert à rien de répondre ou alors ça dépend vraiment de la problématique abordée. Pour Charlotte Bienaimé, c’était très différent. Elle m’avait déjà sollicité en 2014 dans le cadre de son travail sur les Féministes musulmanes. J’avais un rapport de confiance. De fait, ses émissions donnent une vision complète et complexe de ce que peuvent être les revendications féministes dans leur diversité.

En général, vous trouvez cela comment les émissions sur le féminisme?

Beaucoup de journalistes font des dossiers ou des plateaux sur le féminisme en estimant qu’il convient d’inviter Eugénie Bastié par exemple. Charlotte Bienaimé a heureusement une approche savante et connait bien le terrain féministe en France et en a donné à entendre les différentes dynamiques.

Oui, avec des mouvements qu’on ne connaissait pas forcément…

Moi je les connaissais presque toutes. C’est sûr que lorsqu’on est dans certaines structures, on fait moins attention au féminisme alternatif lié à la classe, à la race. 

Comment trouvez-vous les questions des journalistes sur votre militantisme ?

Je m’énerve toujours sur les questions très dirigées sur l’avortement et l’homosexualité qu’on me pose. Comme si, sur ces questions-là, d’emblée, il y avait à prouver mon féminisme. Les journalistes posent des injonctions aux féministes musulmanes. Moi, je veux bien dire en off qu’il m’est arrivé  d’expliquer à des femmes en détresse qu’elles pouvaient envisager un avortement, mais je ne peux pas le dire à l’antenne.

C’est important de disposer de stratégies et de discours différents selon le cadre?

Bien sûr. Les revendications ne sont pas les mêmes selon le contexte. Vu le battage médiatique, les musulmanes peuvent avoir eu en tant que racisées des positions spécifiques sur le voile en 2004, et d’autres revendications sur l’accès au soin, sur le logement, en tant que queer musulmanes dans d’autres situations. L’enjeu étant de ne pas servir de caution à l’islamophobie dominante. C’est une position délicate : à la fois d’être intransigeante sur l’égalité mais aussi d’être vigilante sur l’instrumentalisation de nos luttes.

Vous faites comment pour déjouer ces injonctions ?

Je pratique une double lutte. Lorsque je suis dans les médias, à la télé, dans les espaces non communautaires, je parle de ce que le racisme, l’islamophobie, fait sur les femmes. Je revendique en termes d’anti racisme, pour dénoncer par exemple ce qu’il y a d’acharnement sur les femmes derrière la question du voile. Voilà ma posture dans les médias.

Et ailleurs ?

Quand on m’invite dans des organisations musulmanes, mon discours est plus direct et précis. Je mets à ce moment-là l’accent sur les problèmes que les femmes musulmanes rencontrent dans ces espaces. Il faut faire changer les choses en interne, on ne peut pas juste vouloir apparaître comme avant-gardiste. Par exemple, pendant la diffusion de l’émission, Christine Le Doaré, avec qui je me suis affrontée sur le plateau, a posté une photo de moi avec Tariq Ramadan. Mais Tariq Ramadan a une légitimité auprès de musulmans français, il est audible, si je peux, simplement en faisant partie d’un panel à ses côtés, aborder des questions éludées d’ordinaire, je touche un autre public qui doit aussi entendre cette voix dissonante du féminisme musulman.

Au sujet de cette confrontation pendant l’émission, cela vous semblait utile de la conserver, voire de l’avoir organisée ?

Oui, c’est très important de montrer ce clivage à l’antenne car il est réel. Si elle n’avait pas été là, on aurait été dans un truc très consensuel. Or dans mon militantisme, je suis au quotidien confrontée à des féministes qui sont, je crois, dans une vision raciale du féminisme, même si elles ne le conscientisent pas. Je pense que cette confrontation peut aider certaines femmes qui pensent comme elles à changer de posture ou, au moins, à interroger leur posture. Je crois que nous sommes au tournant d’une vraie rupture politique dans le mouvement féministe à cause de l’acharnement sur l’islam et sur les femmes voilées et que rendre visible ces confrontations peut aider à la déconstruction.

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