Libération est-il un allié contre le sexisme?

Les réponses de Johan Hufnagel, directeur de la rédaction, après la parution de la dernière chronique de Luc Le Vaillant dans Libération.

A la parution de «La complainte du mâle aimé» signée Luc Le Vaillant, dans Libération, j’ai souhaité interroger Johan Hufnagel, le directeur de la rédaction.

Ce ne sont pas les portraits,  les chroniques de Le Vaillant qui m’intéressent. C’est le fait que Libération les publie tout en dénonçant régulièrement en une les comportements et structures sexistes de tous ordres. Ces articles signés Luc Le Vaillant, chef du service Portraits,  ou certaines prises de position de Laurent Joffrin, directeur du journal,  aux points de vue surplombants sur tout ce qui n’est pas homme ou blanc, ne font pas oublier les autres engagements du journal. C’est pire,  ils les invalident. Comment afficher que le sexisme tue, pourrit tous les rapports humains, et publier des textes qui, par ce qu’ils drainent d’imaginaire collectif sur ce système de domination, contribuent à le propager?

Les réponses de Johan Hufnagel sont issues d’un entretien dont le cadre et les modalités figurent en fin d’article.

Pour commencer, un point de précision. Quels sont les statuts des chroniques de Luc Le Vaillant. Vous ne les découvrez pas après publication ?

Non. Elles sont volontairement placées dans la rubrique Idées, relues par la cheffe de ce service, Cécile Daumas, puis par la direction de la rédaction. Il y a des journalistes de la rédaction qui ont une chronique hebdomadaire : Luc Le Vaillant, Laurent Joffrin, Mathieu Lindon.

Trois hommes…

Effectivement. Ce qui est écrit dans les pages Idées ne reflète pas la position du journal. Position par ailleurs compliquée à définir. Deux exemples historiques montrent que la question de la ligne n’est pas simple à Libération. Lors de la première guerre du Golfe, il y a deux lignes qui s’opposent en interne sur l’entrée de la France dans la coalition internationale contre Saddam Hussein. Il y a même eu un vote. Il y a, à nouveau, eu une très grosse division, et un affichage public des désaccords au moment du référendum sur le traitement constitutionnel européen en 2005.

Il me semble que le sexisme et le racisme ne sont pas des sujets sur lesquels il est besoin de voter. Libération publie d’ailleurs régulièrement des enquêtes, des reportages, des témoignages qui attestent que le viol, le harcèlement sexiste, la domination masculine en général, est un système aux conséquences gravissimes. Quelle cohérence y-a-t-il à héberger dans le même temps des textes qui tendent à moquer ces conséquences, quand ils ne font pas directement preuve de sexisme. Comment à la fois dénoncer et contribuer à la perpétuation de systèmes de domination?

Parce que, de façon générale, il est important que les pages Idées reflètent des opinions extrêmement diverses. On peut y croiser Alain Duhamel, Laurent Joffrin et pourquoi pas Alain Finkielkraut. Nous devons rester un espace de dialogue. Libération est un journal d’opinion, pas un journal militant. En ce qui concerne la rédaction, il y a deux endroits où elle peut s’exprimer de façon polémique. La page éditos et les chroniques. Si on transformait les journaux en espaces complètement militants, alors dans un journal, toutes les sensibilités ne pourraient pas être représentées. Cela me semble très important que Libération reste un endroit d’échanges, et représente l’ensemble des sensibilités du journal.

Je ne comprends pas les délimitations entre journalisme et militantisme, surtout sur des sujets comme le sexisme ou le racisme. D’autres journaux assument très bien d’avoir un engagement anti-féministe total. Ils ne vont pas tout à coup publier une chronique girl power. Invoquer pour justifier la publication des articles de Luc Le Vaillant, le souci de ne pas étouffer certaines sensibilités, me semble grotesque. Le positionnement de Luc Le Vaillant n’est pas très original. C’est la voix dominante qu’on entend partout en France. Cette représentation très binaire et figée des hommes et des femmes a tout loisir de s’exprimer dans d’innombrables espaces médiatiques et de pouvoir. Est-ce vraiment utile que Libération consacre une partie de ses pages et de sa masse salariale à reproduire ce discours qu’on entend déjà partout ?

Mais c’est la position dominante ailleurs. Ce n’est pas en revanche, la position dominante au sein du journal et il faut que les gens qui la représentent à Libé puissent s’exprimer. Pour moi la diversité d’opinions dans un journal fait autant partie de Libération que la volonté de se battre sur les sujets liés au genre, au féminisme. Mais, oui, je vois bien ce qui gêne les militants.

Cela gêne aussi parce que vous semblez sous-estimer l’importance des médias dans les processus visant à invisibiliser la parole de celles et ceux qui ne sont pas des hommes blancs hétéros de soixante ans. Le sexisme, le racisme, l’homophobie, ne sont pas des opinions et les médias ont un rôle primordial sur ces sujets. Encore une fois, si Libération pointe dans des dossiers la nécessité absolue de faire changer certaines donnes dans la société, pourquoi en même temps publier des articles qui renforcent ces processus de domination ?

Je n’ai pas la réponse à cela. Je pense que c’est le seul quotidien qui traite ces questions-là de manière extrêmement engagées. Je comprends que cela puisse apparaître comme un coup de canif dans le contrat. Mais on ne change pas la ligne d’un journal du jour au lendemain.

Dans ce cas, c’est autre chose. Soit ces textes sont publiés car il est important que toutes les opinions s’expriment au sein du journal, soit, en fait, c’est sous la contrainte, parce que c’est compliqué de faire fi des écrits de journalistes présents à Libération depuis longtemps ?

C’est un vrai mélange des deux. Si on pouvait éviter ce genre de bad buzz, on s’en porterait pas plus mal. Mais je refuse d’être un censeur d’opinion. La chronique de Luc sur la femme voilée du métro a suscité une très grande violence en interne. Il y avait une vraie rupture. J’ai dit mon mécontentement aussi. Mais on est une équipe, un journal. Donc on ne peut pas se désolidariser. Ni prendre le lecteur à témoin de nos divisions. Même si c’est important de le mettre au courant des désaccords. Ce que j’ai fait également au sujet d’un article sur l’homophobie dans le foot. Il fallait une mise au point pour dire que la ligne du journal était plus ouverte que cela.

Sur la dernière chronique, il n’y a pas eu de réactions publiques des journalistes. Il a été demandé de ne rien dire à ce sujet ?

Non, pas du tout. Par ailleurs, je crois que ce que voulait dire Luc dans sa chronique, c’est que comme il y a eu l’affaire Cantat en 2003, l’affaire DSK en 2011, il y a l’affaire Beaupin. Ce sont trois moments symboliques dans la société française qui vont faire que les hommes prennent conscience que les choses changent, que les accusations extrêmement graves contre Denis Baupin vont amener une remise en cause de la domination. Pour moi, cela n’a pas été compris. Ensuite, il y a des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Notamment ce qui tourne autour de la question de la vengeance. En plus, et c’est le problème des éditorialistes, quand on ne maîtrise pas assez un sujet, on se laisse déborder non par l’émotion mais par un sentiment personnel, qui va être soit mal perçu, soit mal compris, soit mal interprété. Mais il ne faut pas voir Luc comme quelqu’un de raciste ou sexiste. Il a un côté très provocateur.

Je crois, moi, que ces chroniques ont été très bien comprises car, encore une fois, elles reproduisent un discours très courant, et aisément identifiable par celles et ceux qui le subissent. Parler de provocation sur ces sujets est compliqué. Je me pose plutôt la question du profit que Libération tire des nombreuses réactions provoqués par ces textes-là. Faire du buzz, du marketing sur le dos du féminisme, est devenu très prisé par les médias, les publicitaires, les politiques.

Ce n’est absolument pas du positionnement marketing. Encore une fois, je préfèrerais vraiment qu’on puisse s’en passer. Quand un sujet de ce type monte en France, je me dis, qu’il va encore y avoir des gens pour attendre sur Twitter l’article de Luc, qu’il va y avoir un bad buzz et je souhaiterais l’éviter. A l’avenir, ce serait peut-être bien qu’il travaille sur d’autres sujets.

Sauf que Luc Le Vaillant n’est pas un cas isolé. Tu as évoqué l’article sur l’homophobie dans le football. Et puis, surtout, il y a Laurent Joffrin, qui incarne comme beaucoup d’autres patrons de médias, et je le dis pour avoir régulièrement eu affaire à ses réactions, notamment dans le cadre d’actions de La Barbe, le paternalisme et la condescendance envers les femmes et les féministes, et charrie dans certains textes tout un impensé colonial. Je me doute que tu ne peux pas agréer à ce que je dis sur Laurent Joffrin.

Non, mais tu es en droit de penser et écrire ce que tu veux. Oui, en revanche, l’édito de Laurent Joffrin au moment de la publication du dossier sur les nouveaux anti racistes a soulevé les mêmes enjeux. Cela allait à l’encontre d’une sensibilité de la rédaction. Mais encore une fois, Libération est un journal qui a toujours représenté ces différentes sensibilités de gauche. C’est un journal générationnellement très ancré dans un moment de l’histoire. La question est : Libération doit-t-il rester un journal générationnel ou dépasser la génération 68arde ? Moi je suis modestement comme beaucoup de gens un peu entre les deux. On se prend dans la gueule aujourd’hui un certain nombre de questions non résolues par la gauche française de cette génération sur le genre, le racisme. Et oui, Laurent est de cette génération-là. Libération devient aussi le laboratoire de cette gauche-là, dans lequel il y a encore des gens comme Luc Le Vaillant et Laurent Joffrin. C’est important que ce laboratoire existe et que toutes les sensibilités y soient représentées.

Autre comparaison entre Libération et la gauche : certaines électrices et électeurs, lectrices et lecteurs se sentent dupé.e.s. Comment les socialistes ou Libération peuvent-ils prétendre jouer la carte du féminisme, de l’anti racisme, ou de la lutte contre l’homophobie, s’ils n’envoient pas des vrais coups de massue contre ces mécanismes.

Les choses bougent. Par rapport à mon arrivée, la rédaction a rajeuni de dix ans. Cela veut dire que des combats, des réflexions, des acquis sont entrés au journal. Mais il y a encore beaucoup de boulot. La question de la diversité ethnique une question que Libération n’a jamais réussi à régler et qui va être une urgence de demain. La question de la diversité des parcours aussi. Et, oui, ce serait plus simple si on avait une ligne.

Cet entretien s’est déroulé jeudi 26 mai 2016 et a duré une heure. J’avais prévenu qu’il ne serait pas publié dans un autre média, mais sur un blog personnel, ou si Prenons la Une le souhaitait sur le tumblr de ce collectif de femmes journalistes dont je suis membre. Johan Hufnagel connaissait aussi mon appartenance au groupe d’action féministe La Barbe, à l’AJL (Association des journalistes LGBT), ou aux Dégommeuses qui se sont déjà, sur ce sujet ou d’autres, opposées à Libération. La retranscription de cette interview n’en est pas une. L’ordre de certaines questions a été déplacé afin de garantir la meilleure lecture possible. J’ai conservé le tutoiement, puisque sans du tout nous côtoyer avec Johan Hufnagel, c’est la forme de conjugaison que nous utilisons dans nos contacts professionnels. J’ai ajouté des noms de famille aux seuls prénoms parfois utilisés par Johan Hufnaguel. Il est, comme je le lui ai précisé, tout à fait libre de préciser certains de ses propos, si je les avais mal retranscrits, ou si il estime nécessaire de les expliciter.

Passer au-dessus d’un salarié pour s’adresser à sa hiérarchie me posait problème. J’ai demandé à Johan Hufnagel si Luc Le Vaillant était au courant de cette interview, il m’a dit qu’il le serait. L’objectif n’est pas ici de publier un article en rubrique médias sur le fonctionnement de la rédaction de Libération, au regard de la chronique « La complainte du mâle aimé » et de quelques autres. Il aurait fallu sinon interroger les principaux intéressés. J’ai, moi, choisi de donner la parole à une personne, le directeur de la rédaction, pour répondre aux colères et interrogations suscitées par cette chronique et d’autres. Le fond de mon questionnement porte sur la responsabilité de la presse, la conscience que devraient avoir les médias de leur capacité à consolider les systèmes de domination, en particulier les médias qui prétendent vouloir les mettre à bas.

Cette responsabilité de la presse, cette conscience de ses pouvoirs, passent par une écoute de celles et ceux que nos écrits blessent. Si une personne, un groupe de personnes, dit avoir été meurtrie par une publication, cela appelle une réponse. C’est d’ailleurs après avoir vu sur Twitter une responsable d’EELV écrire au sujet de la chronique de Luc Le Vaillant « Dur de lire cela après avoir témoigné » que j’ai souhaité questionner la direction de Libération. La volonté affichée par Johan Hufnagel de répondre aux heurts et colères suscitées par des écrits de Libération est, que l’on soit ou pas convaincu par ses réponses, un gage de conscience de ces enjeux.

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2 Comments

  1. Merci pour cet entretien qui ouvre des perspectives
    Supprimer les vieux
    Supprimer la diversité d’opinion
    Supprimer la tolérance
    Supprimer la liberté d’expression
    De toutes les expressions
    Éradiquer en somme cela fait froid dans le dos même avec un costard !

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